[critique] Shana : La vie comme une plaie
Un réel refabriqué, tendu entre naturalisme social et film de genre : avec Shana, Lila Pinell signe un premier long-métrage surprenant, qui donne le ton d'un nouveau cinéma. Eva Huault y dynamite le cadre, désarmante de sincérité et d'impertinence.
C'est lors d'un documentaire tourné dans une colonie de vacances que Lila Pinell rencontre Eva Huault, alors âgée de huit ans. Dix ans plus tard, en retombant sur ces images, la réalisatrice part à sa recherche. De ces retrouvailles naîtront d’abord le moyen métrage Le Roi David, puis Shana : un personnage nourri autant par Eva Huault que par les propres questionnements de la réalisatrice autour de l’identité, de l’héritage et de l’appartenance.
Jeune femme au caractère assumé, Shana transite entre deux mondes sans jamais parvenir à s’y fixer complètement : le Paris populaire de ses copines et de son compagnon Moïse, incarcéré pour violences conjugales, et celui, plus bourgeois, d'une famille juive immigrée du Maroc qu'elle tient à l'écart. Partout, elle s’adapte, improvise, résiste. Aux galères d’argent, à la violence des hommes, aux silences familiaux, elle oppose une énergie brute, presque physique, qui devient la matière même du film.
Mythologies féminines
Lors du séder de Pessa’h, la famille récite les dix plaies d'Égypte. Le motif reviendra discrètement tout au long du récit, comme les étapes symboliques de la traversée du désert vers la liberté. Car si le récit est celui d’un cinéma social « à la française » (naturalisme des dialogues, modernité assumée), le film ne cesse de bifurquer ailleurs. Incursions dans le film de genre, surimpressions de gravures, voix intérieure en off, grain du 16 mm : autant de détours poétiques qui déplacent peu à peu cette chronique urbaine vers la fable mythologique.
Chez Lila Pinell, les relations d’emprise ou les humiliations du quotidien deviennent les différentes épreuves d’une traversée plus vaste : celle d’une jeune femme cherchant à s’arracher à ce qui l’enferme. La violence que traverse Shana appartient à ces existences ordinaires de femmes, faites de dureté et de drôlerie, de solidarité, d’éclats de rire autant que de brutalité. Sans jamais perdre le désordre du réel, Shana transforme cette trajectoire banale en odyssée contemporaine. Eva Huault y impose une héroïne indocile, avançant à travers les plaies de sa vie, portée par une question aussi intime qu’universelle : comment devenir soi-même avec ce qu’on a reçu en héritage ?
Shana, sortie dans les salles le 17 juin 2026 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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