[théâtre] Dans le couloir : Rire au bord du précipice
Jean-Claude Grumberg signe une tragi-comédie sur la vieillesse et la filiation. Portée merveilleusement par Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin, la pièce navigue entre ironie aride et fragilité contenue.
Il faut quelques secondes pour comprendre où l’on est. Un espace en forme d’entonnoir, deux murs qui se répondent, une porte fermée au fond. Un couloir, donc, mais surtout un lieu d’attente, de passage et de tensions. C’est là que Jean-Claude Grumberg installe son couple d’octogénaires, coincé entre fatigue du corps, agacement conjugal et inquiétude sourde. Leur fils, 50 ans, est revenu vivre chez eux. Il est là, sans être là. Invisible, muet, obsédant.
Vieillesse, usure, non-dits
La vue défaillante, le dos douloureux, il cultive un humour sec, parfois brutal. Elle n’entend plus très bien, déborde d’attention, d’angoisse et de tendresse. Entre eux, plus de 60 ans de vie commune, des habitudes incrustées, une connaissance intime de l’autre, mais aussi des zones d’ombre. L’auteur ne cherche ni l’attendrissement facile ni la caricature. Le texte avance par petites scènes, glissant sans cesse du rire à l’inconfort, de la banalité domestique à la cruauté ordinaire. On rit souvent, mais jamais longtemps. Chaque saillie semble préparer un déséquilibre. Dans cette mécanique précise, le fils, que l’on ne verra jamais, agit comme un révélateur. Son silence fait remonter ce qui n’a pas été réglé : les manques, les ratés, l’amour mal formulé. La pièce parle de vieillesse, bien sûr, mais aussi de filiation et de cette incapacité tenace à dire « je t’aime », surtout chez les pères.
Deux comédiens au sommet
La mise en scène de Charles Tordjman refuse l’effet pour mieux privilégier la tension. Le décor épuré de Vincent Tordjman et les lumières de Christian Pinaud sculptent cet espace mental, cette antichambre de la mort, où les corps s’usent à vue d’œil. Tout repose sur le jeu. Christine Murillo impressionne par sa précision : drôle, émouvante, jamais démonstrative. Elle capte les micro-variations de l’attente et de la peur. Face à elle, Jean-Pierre Darroussin compose un vieil homme rugueux, désarmant malgré lui. Lorsqu’arrive le basculement final, le texte se resserre. Le monologue du père, tardif aveu d’amour et de faillite, sidère parce qu’il arrive trop tard. Jean-Claude Grumberg le sait : le tragique n’est jamais loin du comique. Dans le couloir avance sur cette ligne fragile, sans lyrisme ni pathos. Un spectacle qui fait rire, serre la gorge, et laisse derrière lui une question simple et tenace : « que dire, quand les mots arrivent trop tard ? »
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