[cinéma] Animal totem : Benoît Delépine, seul contre tous
Pour la première fois en 20 ans de carrière, Benoît Delépine signe un film sans son complice Gustave Kervern. Une séparation créative qui ne marque pas une rupture de ton, mais plutôt un recentrage.
Fidèle à son goût du burlesque mélancolique et des gestes de résistance, le cinéaste s’inspire ici d’une lutte écologique menée dans sa propre région, où habitants et militants ont empêché l’installation d’une usine d’enrobage de goudron.
De l’aéroport de Beauvais à La Défense, Darius (Samir Guesmi) avance seul, tirant derrière lui une valise menottée à son poignet. Ce cadre en costume-cravate, silhouette incongrue dans les paysages picards, entreprend à pied une mission mystérieuse qu’il veut accomplir sans empreinte carbone. Sa traversée devient une odyssée silencieuse, presque biblique, jalonnée de rencontres improbables : agriculteurs désabusés, chasseurs goguenards, passants incrédules, bêtes sauvages.
Un conte politique et poétique
Avec Animal totem, Benoît Delépine choisit le format CinemaScope le plus large possible, incluant même la zone de sécurité du cadre habituellement proscrite. Ce choix radical, presque anachronique à l’heure des écrans miniaturisés, inscrit le film dans une expérience résolument cinématographique. L’espace y devient un personnage à part entière, un champ de tension où l’homme paraît minuscule.
La photographie, confiée à deux chefs opérateurs — Hugues Poulain pour les scènes humaines, Thomas Labourasse pour les visions animales — magnifie la nature et ses marges industrielles dans un équilibre rare entre beauté et désolation. Le film bascule parfois vers un documentaire animalier expérimental : cerf, renard, chouette ou chenille deviennent les véritables narrateurs du monde, filmés selon leurs propres perceptions grâce à des dispositifs optiques recréant leurs visions singulières.
Samir Guesmi incarne avec une intensité contenue cet anti-héros errant, tel un Don Quichotte du développement durable, dont la quête absurde touche à la métaphysique. Sa composition, d’une économie exemplaire, repose sur des gestes précis et des silences habités. Fidèle à l’humour grolandais de Delépine, Animal totem se révèle progressivement pour ce qu’il est : une fable anti-capitaliste où Darius devient, à sa manière, le bras vengeur de Dame Nature.
Animal totem, à découvrir en salles le 10 décembre 2025 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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