[critique] Les Aigles de la République : Du compromis à la compromission
Sous couvert de thriller politique, le réalisateur de Le Caire Confidentiel et de La Conspiration du Caire déploie, avec ce troisième long métrage, une réflexion passionnante, intemporelle et universelle sur les ambivalences unissant, parfois, les artistes et le pouvoir.
Le Caire : après qu’Abdel Fattah Al-Sissi a renversé Mohamed Morsi par un coup d’État, le comédien-star du pays George Fahmy est recruté pour incarner au cinéma le nouveau président et relater positivement son arrivée au pouvoir. Parieur dans l’âme, séducteur et imbu de lui-même, quelque peu contraint, aussi, il est vrai, George accepte. Il ignore qu’il vient de mettre le doigt dans un engrenage qui va vite le dépasser. Avec cette nouvelle réalisation, Tarik Saleh nous propose une vision mordante, fustigeant avec acuité les liens troubles et vénéneux agitant deux milieux où l’ambition est pareillement reine, mais la puissance d’un seul côté.
« Qui es-tu ? » demande son père à George. Cruelle question pour un comédien !
Au détour de la fiction comme dans la réalité, quel que soit le régime en place, les rapports entre artistes et pouvoir fascinent, révoltent, voire les deux à la fois. Il n’est que de se souvenir des voyages de nos stars du grand écran et de la littérature en URSS ou en Allemagne nazie dans les années 1930. Parce que les deux ont leur part de jeu pour séduire les foules ?
Après avoir brillamment ausculté les milieux policier et universitaire dans ses précédentes réalisations, Tarik Saleh apporte ici sa pierre à l’édifice comme Lubitsch (To Be or Not to Be), Chaplin (Le Dictateur) et István Szabó (Mephisto) avant lui. Entre tension et ironie, il nous rappelle qu’il est dangereux de confondre image et vérité, spectacle et réalité, plus encore en milieu tyrannique.
De beaux principes revendiqués en funestes compromis passés, de compromissions subies en soumission finale, George Fahmy va ainsi découvrir le fossé séparant le monde de la représentation, où il excelle, de celui des puissants dont les coulisses peuvent s’avérer mortifères. Un message que le réalisateur rend universel. Sur une musique tour à tour angoissante ou jazzy, de nuits à l’esthétique glacée en jours parfois aveuglants, son message interroge tout un chacun dès lors qu’il est confronté à plus fort que lui dans son existence. Simultanément, il rend un superbe hommage au cinéma sans jamais être démonstratif. Une nouvelle réussite menée par un Fares Fares impérial.
Les Aigles de la République, sortie dans les salles le 12 novembre 2025 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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