[critique] Andromaque : Qui trop souffre mal étreint…

© Simon Gosselin

Dans une magnifique scénographie, Stéphane Braunschweig orchestre les affres des survivants traumatisés de la guerre de Troie. Parabole flamboyante sur la confusion entre séduction et poliorcétique.

La paix n’est peut-être qu’une pause, l’occasion du repos du guerrier, celle de faire des enfants pour élever de futurs soldats. Pyrrhus (génial Alexandre Pallu) est encore en militaire. Le retour à la vie civile l’a à peine adouci : le lionceau d’Achille rêve de continuer à fouailler le corps troyen avec le fer de la paix qu’est son sexe. La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens : Pyrrhus propose à Andromaque le trône de l’Epire, au prix de devoir en découdre avec les Grecs. Malheur à qui confond art d’amadouer les cœurs et art de s’emparer des cités !

Le goût du sang

Stéphane Braunschweig met en scène le cercle terrifiant des amours impossibles, avec une rigueur admirable. Les héros ne sont plus des jouvenceaux, mais des adultes graves, que la vie a trop blessés pour qu’ils croient à la promesse d’une aube nouvelle. Les ruines de Troie fument dans chaque geste et chaque parole, promettant la folie à ceux que la guerre a épargnés. La veuve d’Hector (incandescente Bénédicte Cerutti) finit par emporter le combat : peut-être est-ce parce qu’elle est déjà morte. La dernière image du spectacle est glaçante : son hiératisme hautain en fait une Niké en armes plutôt qu’en larmes.

La guerre sans fin

La troupe qui s’empare de cette tragédie sanglante est composée de splendides acteurs qui portent très haut l’art du jeu. Chloé Réjon est terrifiante en Hermione ; Pierric Plathier, déchirant en Oreste ; Jean-Baptiste Anoumon, Boutaïna El Fekkak, Jean-Philippe Vidal et Clémentine Vignais, suivants et confidents de ces quatre gerfauts carnassiers, sont justes et beaux. La composition sonore de Xavier Jacquot enveloppe les alexandrins d’une angoisse hypnotique. La terrifiante défaite de la raison, du pardon et de l’oubli qu’illustre la pièce de Racine apparaît, dans cette mise en scène magistrale, comme une plaie béante. Seule la mort semble pouvoir faire taire la souffrance. On frémit en songeant aux conflits qui déchirent aujourd’hui le monde…

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