[critique] Théâtre équestre Zingaro – Les Cantiques du corbeau : La cavalcade du verbe
Avec Les Cantiques du corbeau, Bartabas prend un tournant inattendu : pour la première fois, la parole s’empare de la piste avec les chevaux. Adapté de son recueil éponyme publié en 2022, ce spectacle-poème explore les origines du monde dans une fable mystique et charnelle.
Dès les premières minutes, le spectateur comprend que le cérémonial Zingaro reste le même. Nous sommes en terrain connu : le Fort d’Aubervilliers, le restaurant polygonal tout en bois et ce théâtre équestre magique avec son étendue d’eau centrale, ses tables disposées autour comme au cabaret, les bougies et le vin chaud qui accueillent les convives.
La forme est familière, mais déjà quelque chose a basculé. Car cette fois, ce ne sont pas les chevaux qui ouvrent la voie, mais les voix. Pour la première fois dans l’œuvre de Bartabas, la parole prend le pas sur l’image et l’animal. Les 22 chants de son livre deviennent autant de fragments scéniques, récits ancestraux et sensoriels surgis d’un monde avant l’homme, où bêtes et forces telluriques dominent encore. Ici, la parole n’explique pas, elle invoque.
Les mots entrent en piste
Chaque chant est dit par un interprète différent ; une constellation de présences, sobrement vêtues de noir, qui surgissent de l’ombre avant d’y retourner aussitôt. Pas de psychologie, pas de narration, mais une oralité primitive, presque chamanique, qui retrouve le souffle des origines. Le texte, poétique et minéral, trouve une incarnation inattendue dans la voix de Perrine Mechekour, fil conducteur fragile et lumineux, mais aussi dans celle de Julie Moulier, avec sa diction sculptée et l’intensité de son regard qui donne au verbe une densité rare et magnétique. Une douzaine de monologues s’enchaînent, entrecoupés d’images saisissantes, qui nous plongent dans une sorte de méditation où l’écoute se fait plus attentive qu’à l’accoutumé en ce théâtre.
Visions équestres
Si le texte domine pour la première fois, les chevaux n’ont pas disparu. Ils surgissent comme des visions, jamais illustratives mais toujours organiques : éclat blanc d’un cheval lancé au galop, silhouette osseuse d’un squelette équin, cavalcade nocturne brandissant une torche. Ils traversent la scène comme des forces primitives, émanations d’une mémoire plus ancienne que l’homme.
La musique live de Pantcha Indra – percussions, gongs, flûtes, rythmes balinais – enveloppe tout cela d’un souffle profond, presque rituel, qui relie la parole au corps et le mythe à la matière. Après avoir fait du cheval son double scénique, Bartabas fait du langage son nouvel allié. Les Cantiques du corbeau n’est pas un reniement mais une expansion, un renouveau : Zingaro y devient un théâtre de l’oralité et cette nouvelle création, une traversée hypnotique, à la frontière du conte et du rite, où les mots réapprennent à toucher le monde.
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