[critique] Terrasses et Le Tigre bleu de l'Euphrate : Cénotaphes théâtraux

© Simon Gosselin

L’œuvre de Laurent Gaudé est présentée pour la première fois à La Colline avec Terrasses et Le Tigre bleu de l'Euphrate, mis en scène par Denis Marleau. Deux face-à-face avec la mort.

Une création et une reprise, mises en scène par Denis Marleau. Un même auteur, Laurent Gaudé, à l’écriture puissante, dont le souffle lyrique est un hommage aux pouvoirs de la langue et à la complexité poignante des personnages qu’il anime. Pendant que Terrasses est présenté dans la grande salle du théâtre, Le Tigre bleu de l’Euphrate est accueilli sur la scène du Petit théâtre, après avoir été créé à Montréal en 2018. Dans ces deux pièces, l’humain rencontre la mort : celle que le destin impose aux victimes des attentats dans Terrasses, celle que cherche Alexandre dans sa course vers l’Orient dans Le Tigre bleu de l’Euphrate.

Tristes mais pas terrifiés

Entre élégie et chant polyphonique, Terrasses retrace les fusillades et attaques-suicides qui ont frappé Paris le 13 novembre 2015. Laurent Gaudé préfère la poésie au documentaire, afin de « tenter de faire chœur » par un travail de montage et de tissage des voix. Victimes, passants, secouristes, policiers, infirmières, parents : les paroles construisent un chant « à opposer à la terreur » afin de « célébrer l’humanité restée debout. » Cette épopée raconte l’héroïsme des petits gestes, des regards, des « courages microscopiques » afin de « faire naître un chant des morts comme des vivants, tous abîmés par cette nuit-là ».

Grandeur et misère

Le Tigre bleu de l’Euphrate est interprété par Emmanuel Schwartz. Seul en scène, il campe Alexandre, attendant la mort à Babylone, le 11 juin 323. Lorsque vient le temps d’affronter l’angoisse irrémédiable, il est misérable, tout Alexandre qu’il est, et rien ne peut le consoler d’avoir à disparaître à son tour, même après Darius, le roi des rois. Il supplie la mort d’emporter son corps tout entier, pour échapper à la putréfaction humiliante : ni dépouille ni tombeau pour celui qui ne fut qu’action, mouvement et fulgurance. Les archéologues cherchent encore la mystérieuse sépulture du conquérant. Pour lui, comme pour les victimes du terrorisme, le théâtre se fait cénotaphe.

Terrasses au Théâtre national de La Colline : réservez vos places
Le Tigre bleu de l'Euphrate au Théâtre national de La Colline : réservez vos places

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