[critique] Au Bon Marché, Mourad Merzouki imagine une Babel heureuse...
La nuit tombée, le Bon Marché Rive Gauche se métamorphose. Les lumières s’éteignent, les rayons se vident, et le grand magasin s’offre une seconde vie sous la houlette de Mourad Merzouki, qui signe avec Babel une fable chorégraphique sur le vivre-ensemble.
Il fut un temps où les hommes parlaient la même langue et décidèrent de bâtir une tour pour atteindre le ciel. Dieu, les jugeant trop orgueilleux, les punit en multipliant les dialectes : ne se comprenant plus, ils se dispersèrent, abandonnant l’édifice. Mourad Merzouki en inverse le récit : sa Babel ne s’effondre pas, elle s’accomplit. La diversité n’y divise plus, elle réconcilie. Les corps y remplacent les mots pour inventer un langage commun. « C’est une ode à la joie, à être ensemble, à bâtir ensemble », résume-t-il.
Un pari scénique
Au centre de l’espace « beauté » se dresse une espèce de fusée et son escalier hélicoïdale. À mesure que le spectacle progresse, la structure se métamorphose et déploie ses étages, tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, offrant aux interprètes autant de prises pour l’ascension que pour l’ancrage au sol. Cerceaux, cordes, tissus et mâts chinois accompagnent les différentes prouesses acrobatiques. Mais derrière l’éclat de cette architecture se cache une contrainte : répéter chaque nuit, une fois les portes closes, dans un lieu pensé pour la vente et non pour la scène.
Une expérience à 360°
Dix interprètes, danseurs et circassiens, vêtus de costumes couleur sable, rappelant les terres mésopotamiennes, investissent, trois soirs par semaine, ce dispositif circulaire qui englobe le public réparti sur trois niveaux. La chorégraphie embrasse l’espace dans toutes ses dimensions, abolissant la frontalité au profit d’une immersion où les corps frôlent presque les spectateurs, portés par la musique de Marc Debard, qui tisse entre cordes classiques, ouds et boucles électro, une trame sonore cinématographique. L’effet est vibrant : à la puissance physique répond une poésie suspendue, comme si la gravité elle-même cédait devant l’élan collectif.
Une aventure collective
La performance frôle parfois l’emphase, tant la virtuosité et le dispositif scénique misent sur l’effet spectaculaire. Mais l’essentiel est ailleurs : dans cette Babel réinventée, l’orgueil du mythe cède la place à l’unisson. On sort de la représentation avec le sentiment d’avoir pris part, l’espace d’une heure, à un chantier collectif où l’art bâtit des passerelles au lieu d’ériger des murs. Une métaphore précieuse, à l’heure où les divisions semblent l’emporter sur le dialogue.
Mourad Merzouki : Babel à découvrir au Bon Marché Rive Gauche du 4 septembre au 31 décembre 2025
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