[théâtre] Les Petites Filles modernes : Amour interdit
Pour la réouverture de la grande salle du Théâtre Nanterre-Amandiers, Joël Pommerat présente sa dernière création : un conte inquiétant sur les affres de l’adolescence, hypnotique et bluffant.
Marjorie et Jade sont élèves dans le même collège. La première terrorise la seconde, qui la dénonce. Marjorie est renvoyée. Jusque là, l’entendement spectaculaire, certes sidéré par les effets scéniques toujours extraordinaires conçus par Joël Pommerat, conserve ses habitudes : les adolescents sont cruels et violents et le harcèlement scolaire est épouvantable. De retour chez elle, Jade se réfugie dans sa chambre, où veille sur elle un énorme ours en peluche, jusqu’à ce que Marjorie surgisse pour lui proposer un pacte d’amitié à la vie à la mort. Reste à deviner ou imaginer où se passe la suite de ce conte étonnant…
Sidérante maîtrise
Est-on dans l’esprit de Jade ? La Marjorie de la chambre est-elle une amie imaginaire ? Assiste-t-on au déploiement d’une schizophrénie ? Les éléments narratifs du spectacle sont comme les éclats d’une jeunesse à l’univers mental foisonnant et inquiétant, contradictoire et douloureux. La promesse d’un amour véritable n’est tenue aux enfants ni par les adultes ni pas les histoires qu’on leur raconte. Ainsi celle qui croise la quête de Jade et Marjorie, où deux extraterrestres sont condamnés à vivre séparés pour avoir osé s’aimer, l’un dans une boîte où il reste enfant, l’autre vieillissant sans pouvoir délivrer son amour.
Inquiétante étrangeté
Le nounours de la chambre devient prédateur alarmant, le voisin, un sorcier hostile, et les parents, des esprits maléfiques que la nuit révèle à leur vraie nature. L’école punit et exclut ; les autorités extraterrestres persécutent ; les parents de Jade sermonnent. Joël Pommerat donne une pierre à manger à Saturne pour qu’enfin, le vieux monde cesse de dévorer ses enfants. Éric Feldman, Coraline Kerléo et Marie Malaquias sont éblouissants, comme l’est le travail d’Eric Soyer (scénographie et lumières), de Renaud Rubiano (vidéo) et de Philippe Perrin, Antoine Bourgain et Antonin Leymarie (création sonore et musique originale). « Unheimlich », dit Freud ; « inquiétante étrangeté » ou « démons familiers », peut-on traduire.
Les Petites Filles modernes de Joël Pommerat au Théâtre Nanterre-Amandiers
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