[théâtre] Madame de Sade : Le marquis vu par les femmes

© Jean-Louis Fernandez

Au Théâtre des Bouffes du Nord, Stanislas Nordey s'empare de la pièce de Yukio Mishima pour explorer la figure du marquis de Sade à travers le regard de six femmes. Un fascinant huis clos porté par une distribution remarquable, avec Mélanie Thierry en tête.

Pourquoi une femme qui a défendu son mari pendant ses longues années d'emprisonnement décide-t-elle de le quitter au moment où il retrouve la liberté ? C'est cette énigme qui a inspiré à Yukio Mishima Madame de Sade, écrite en 1965. Une interrogation qui résonne singulièrement aujourd'hui, à l'heure où les relations toxiques et les mécanismes d'emprise sont davantage questionnés. Mais Renée est-elle une épouse sous influence ou une femme qui choisit librement son destin ? Toute la complexité de la pièce tient à cette ambiguïté.

Un absent qui occupe toute la place

Nous sommes en 1772. Le marquis de Sade défraie la chronique par ses frasques et ses scandales. Sa belle-mère, Madame de Montreuil, voudrait que sa fille Renée se sépare de cet époux encombrant. Mais celle-ci lui voue une fidélité que rien ne semble pouvoir ébranler. Au fil de trois actes qui traversent près de vingt ans, cinq femmes confrontent leurs convictions autour de cet homme dont on parle sans cesse et que l'on ne verra jamais. La mère défend l'ordre moral, la dévote invoque la religion, la libertine revendique les plaisirs de la chair, tandis que la sœur de Renée et la domestique annoncent, chacune à sa manière, le bouleversement d'un monde. Derrière le portrait du sulfureux marquis, l’auteur interroge le désir, la soumission, la liberté et cette part d'ombre qui échappe à toute explication.

Six femmes, une même intensité

Stanislas Nordey choisit de ne pas encombrer ce texte dense d'effets superflus. Sur le plateau presque nu, une photographie monumentale de Mishima, une rose entre les dents, impose une présence énigmatique. Les costumes d'époque contrastent avec cette épure et dessinent les contours d'une société au bord de l'effondrement. Tout repose alors sur la parole et les affrontements entre les comédiennes. Mélanie Thierry donne à la marquise de Sade une obstination saisissante, sans jamais chercher à résoudre le mystère de son attachement. Face à elle, Anne Brochet campe une mère autoritaire, tandis que Claire Toubin, Julie Pouillon, Lamya Regragui et Sophie Mihran composent un ensemble d'une remarquable justesse. Chacune défend sa partition sans rompre l'équilibre collectif. Exigeant, parfois vertigineux, ce théâtre d'idées devient une passionnante exploration des contradictions humaines.

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