[critique] The Shameless : Un amour interdit dans le nord de l'Inde
Filmé au plus près de ses héroïnes – admirablement incarnées –, le deuxième film de fiction de Konstantin Bojanov (Avé, 2011) porte un regard percutant sur la condition des femmes en Inde. Une dénonciation violente, politique et nécessaire.
En pleine nuit, Renuka (Anasuya Sengupta, primée à Cannes dans la sélection « Un certain regard ») s’enfuit d’un bordel de Delhi : elle vient de tuer un policier. En cavale, elle se réfugie dans une petite ville du nord de l'Inde, où elle intègre une communauté de travailleuses du sexe. De l'autre côté du trottoir, la jeune Devika (Omara) rêve de devenir rappeuse, et ainsi d'échapper à sa caste. Alors qu'un amour naît entre elles, les deux femmes vont devoir survivre à la violence de leur société.
Dès son démarrage, The Shameless semble se rattacher au thriller. Il attaque son récit en fanfare avec un crime, une fuite en avant et une anti-héroïne mystérieuse... Le ton est donné. À partir de là, Konstantin Bojanov assume une approche radicale : il emprunte au cinéma de genre – sans se plier complètement à ses codes – pour dresser un constat glaçant. Celui des violences (systémiques, sociales, physiques et sexuelles) exercées à l'encontre des femmes en Inde. Formaliste et soignée, sa mise en scène pourrait faire craindre un virage complaisant. Mais il n'en est rien : son projet échappe habilement aux écueils du « film à sujet ».
Une dénonciation implacable
Bojanov ne donne pas simplement à voir des injustices ; il s’efforce de les faire ressentir. S'il fait le choix d'exhiber la violence, c'est pour mieux la mettre au service d'une dénonciation, et non pour verser gratuitement dans le pathos. Aidé par deux actrices exceptionnelles, il prend le temps de faire exister ses personnages. Il les scrute, les bouscule, les accule... mais leur dessine aussi des échappatoires. Autrement dit, il leur offre une profondeur psychologique.
De cette manière, Renuka et Devika ne sont jamais réduites à un statut de « femmes marchandises ». La première se montre prête à lutter jusqu'à la mort, tandis que la seconde cherche à rompre son schéma familial. Tout en contraste, la photographie de Gabriel Lobos achève, quant à elle, de plonger le spectateur dans la pesanteur d'un pays aliéné. Lorsque le récit réunit les deux femmes à l'écran, les couleurs deviennent subtilement plus chaudes et douces. Lesquelles sont alors porteuses d'une chose aussi précieuse que déchirante : un parfum d’espoir déjà teinté de nuances désenchantées.
The Shameless de Konstantin Bojanov, sortie dans les salles le 14 mai 2025 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
Partager cet article sur :
Nos derniers articles
Un réel refabriqué, tendu entre naturalisme social et film de genre : avec Shana, Lila Pinell signe un premier long-métrage surprenant, qui donne le ton d'un nouveau cinéma. Eva Huault y dynamite le cadre, désarmante de sincérité et d'impertinence.
Depuis plusieurs décennies, Steven Spielberg explore la science-fiction comme peu de cinéastes avant lui. Son nouveau film, porté par Emily Blunt et Josh O’Connor, mêle mystère, émotion et spectaculaire, autour d’une découverte capable de bouleverser l’humanité entière.
Chaque été à Paris, le cinéma sort des salles obscures pour investir les cours de musées, les parcs, les places ou les bords de Seine... Tour d'horizon de ces rendez-vous cinéphiles sous les étoiles.
Le mythe gaullien reprend vie : La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer arrive en salles, suivi dès le 3 juillet par J’écris ton nom. Dans ce diptyque d'envergure, Simon Abkarian prête ses traits au Général lors des heures charnières qui ont fait basculer la France.





