[critique] Le Facteur : Cicatriser « les blessures ouvertes »
Avec Le Facteur, le jeune auteur et comédien Étienne Fraday livre une tragi-comédie enlevée sur fond d’immédiat après-guerre. Un baptême du feu efficace et émouvant à découvrir à la Folie Théâtre.
20 janvier 1946. Le général de Gaulle vient de démissionner du gouvernement provisoire. Mais Lucienne et son amie Marie-Clothilde ont d’autres chats à fouetter. Et pour cause, la première a tué accidentellement le facteur du village. Le prêtre local, mis dans la confidence, est contraint d’aider les deux jeunes femmes à se débarrasser du corps. Pire, Hélène, la sœur de Marie-Clothilde, vient rendre visite au trio en compagnie du policier chargé d’enquêter sur la disparition dudit employé de la poste. Avec un tel point de départ, Le Facteur, actuellement à l’affiche de la Folie Théâtre après son succès à la Comédie Saint-Michel, a tous les ingrédients d’une comédie rurale d’antan.
On rit, on pleure
La mécanique burlesque fonctionne d’ailleurs à plein grâce à des punchlines bien senties, un rythme qui ne faiblit pas et une distribution (Margot Planque, Laurie Calhiol, Rachel Dauchy, Hugo Tchekemian) à l’aise dans le registre. Le jeune Étienne Fraday, dans un rôle à la Don Camillo et qui signe ici sa première pièce, aurait pu se contenter de cet esprit léger et farceur. Or la mélancolie surgit, assez subtilement, des confessions des personnages qui ont traversé, chacun à leur façon, la Seconde Guerre mondiale. « Les blessures de la guerre ne se sont ouvertes qu’après la guerre » disait la grand-mère d’Étienne Fraday, lequel a écrit cette tragi-comédie en pensant à cette phrase et aux histoires des résistants de sa région d’origine, le Périgord.
Ombre et lumière
De lutte héroïque contre l’occupant, il en sera évidemment question mais aussi et surtout de lâcheté ou de passivité aux conséquences irréparables, de liaison interdite, d’homosexualité que l’on doit cacher pour éviter le pire. En ressortent des anti-héros tout en nuances et jamais jugés. Ces thématiques douloureuses et un joli savoir-faire ont valu au Facteur d’être nommé aux Cyranos 2023 (anciennement les P’tits Molières), organisés par la Fédération du spectacle indépendant, dans la catégorie « meilleur spectacle tout public ». Une mise en lumière largement méritée.
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