Guerre [critique] : Dieu perd son temps à faire les étoiles et les fleurs…
Christian Benedetti met en scène Guerre, de Lars Norén. Un texte intense, un jeu hypnotique, un spectacle terrible. Indispensable pour qui ignore encore quel est le véritable visage de la guerre.
On la croit héroïque et on la dit glorieuse. On la célèbre et on la chante. Quand on ne la fait pas, on la provoque et on la soutient. On dit impur le sang de l’ennemi ; on espère qu’il abreuvera nos sillons. Qui refuse de se battre et préfère « boire aux fontaines », comme chantait Victor Hugo, est un traître à fusiller, un lâche qui ignore que « tuer son frère est plus doux ». Lars Norén, par cette pièce effroyable, Christian Benedetti, qui la met en scène avec une rigueur et un talent éblouissants, les cinq fascinants comédiens qu’il réunit montrent ce qu’est vraiment la guerre.
Horreur
Le père revient de guerre. On le croyait mort. Il est aveugle. Il retrouve, dans les ruines de son village, sa femme, qui a refait sa vie avec son beau-frère, et ses deux filles. L’aînée est devenue fille à soldat, la petite est folle. Voilà ce que fait la guerre : non pas des héros, rescapés ou résistants, vivant le reste de leur âge dans la chaleur douillette du foyer, mais des loques psychotiques et violentes, que rien, jamais, ne pourra réparer. Partir ? Mais où ? Et pour faire quoi, sinon esclave dans un des pays occidentaux enrichis par la guerre ? Où sommes-nous ? Rwanda, Bosnie, Tchétchénie, Ukraine ? Partout !
Urgence
La pièce de Norén est pire qu’une tragédie. Chez Sophocle, Beenina aurait guidé Œdipe sur les routes de l’exil. Ici, elle part. Le texte, pourtant, est presque économe et évite scrupuleusement le pathos. Christian Benedetti en fait de même, choisissant le silence pour dire l’indicible et le hiératisme pour dire l’horreur du saccage du sacré. Les comédiens (Stéphane Caillard, Manon Clavel, Alix Riemer, Marc Lamigeon et Jean-Philippe Ricci) sont sidérants d’intensité, de justesse, de vérité, de douloureuse et monstrueuse humanité. C’est peu dire que l’on sort bouleversé de ce spectacle. Mais reste à savoir ce que l’on préfère : l’alarme au théâtre ou la réalité que promettent l’actualité et la haine partout reconduite.
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