[critique] Cloud de Kiyoshi Kurosawa : L'enfer du commerce en ligne
Retour aux sources pour Kiyoshi Kurosawa : avec Cloud, le réalisateur japonais réinvestit les champs de l'angoisse, sur fond de commerce en ligne et de société hyper-connectée. Il signe un film d'une maîtrise exemplaire.
Après lui avoir tourné provisoirement le dos – en réalisant entre autres un drame social (Au bout du monde en 2019) puis un film historique (Les Amants sacrifiés en 2020), Kiyoshi Kurosawa renoue avec le thriller. 2025 marque ce retour aux sources avec pas moins de trois nouveaux projets. Ouvrant les festivités, Cloud pose un premier constat : en matière de noirceur et d'angoisse, le réalisateur japonais n'a rien perdu de son talent.
En pleine possession de ses moyens, il plonge le spectateur dans un nouveau récit anxiogène : cherchant à arrondir ses fins de mois et rêvant d'indépendance, Ryôsuke (Masaki Suda) se lance dans la revente en ligne. Mais lorsqu'il décide d'outrepasser les règles du jeu, les affaires prennent une tournure inquiétante. L'homme devient alors la cible de clients et de fournisseurs revanchards...
Fidèle à son style, Kurosawa mise sur des effets sobres et diffus. À commencer par cette atmosphère poisseuse qui contamine tour à tour le récit, les décors et les personnages. Pour ce faire, le réalisateur peaufine sa mise en scène : il tempère le rythme pour mieux installer la tension, joue avec le hors-champ et soigne les détails. Tout est une affaire de latence. Ou plutôt d'imminence. Le danger n'a pas encore surgi, mais il menace de le faire à tout moment... Là encore, Kurosawa accorde une importance au cadre. Plus particulièrement aux lieux, qu'il filme d'abord comme des espaces du quotidien, à la fois atones et familiers, avant d'en souligner progressivement les reliefs hostiles et oppressants. Et s'ils devenaient les théâtres d'actes innommables ?
Le naufrage de la société individualiste
À mesure que Ryôsuke s'enfonce dans une spirale infernale, Kurosawa donne à voir l'échec moral et politique d'une société, dont les progrès numériques n'ont fait que renforcer l'individualisme. L'efficience du constat tient à un principe de dualité. Le protagoniste embrasse un monde virtuel qui se heurte à son environnement rural. De même, son hyper-connectivité va précipiter son repli et sa solitude. Si son ambiguïté morale le rend difficilement aimable, sa trajectoire compose quant à elle un tableau inattendu - et assurément cauchemardesque - de l'enfer capitaliste. Une indéniable réussite.
Cloud, sortie le 4 juin 2025 dans les salles : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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