[critique] Un silence : Quand le justicier cache un loup
Un film édifiant inspiré de l’affaire Hissel, un avocat qui défendit les victimes au procès Dutroux, condamné pour détention d’images pédopornographiques.
Dans Les Intranquilles (2015), Joachim Lafosse abordait les troubles bipolaires via la création. Il gratte ici les remous intérieurs qui rongent, masqués par un silence honteux et coupable. Un film édifiant inspiré de l’affaire Hissel, un avocat qui défendit les victimes au procès Dutroux, condamné pour détention d’images pédopornographiques.
Un conseiller juridique défend les victimes d’un avocat pédophile. Son exposition médiatique va réveiller un lourd passé au sein de sa propre famille et faire exploser sa vie bourgeoise bien rangée que le silence complice des siens préservait. Sans esbrouffe ni jugement, nous suivons la montée des questionnements intérieurs qui aboutiront au drame final.
Arracher la vérité au silence honteux comme au verbe hâbleur
Avec son flash-back lui donnant d’emblée un ton de thriller, voilà un film se déroulant dans un milieu bourgeois que n’eût par renié Claude Chabrol. Mais à la satire, le réalisateur belge préfère le clair-obscur et l’entre-deux. Ainsi, son rythme posé masque-t-il les tumultes intérieurs des personnages. Les lumières extérieures éclatantes destinées à souligner les apparences (piscine privée, tennis…) s’opposent-elles à celles, sombres ou faussement chaudes, des intérieurs illustrant les ténèbres de leur monde intime. Tout comme ses images léchées, à l’aune d’une bande musicale ironiquement romantique (piano, violons…), en dissimulent le sordide.
Ainsi, tout en pointant ce silence mortifère qui aboutira à une tentative de meurtre de la part d’un fils sur son père adoptif, le réalisateur permet-il de suivre cette histoire d’une actualité brûlante, douloureuse, révoltante et par là-même clivante avec recul, nous permettant d’apprécier à sa juste mesure les questions qu’il pose. Entre autres : peut-on s’abstraire de son passé (ici sexuellement condamnable mais ce pourrait être pour tout autre crime au sens pénal) ? Partant de là, quelle légitimité a-t-on à jouer les redresseurs de torts ? Peut-on pardonner et guérir ? Si oui, à quel prix et guérir de quoi ? Faut-il dire ou se taire ? Bref, on l’aura compris : où placer le curseur en termes de justice et de vérité ?
Incidemment, le réalisateur égratigne aussi notre époque et ses journaux télévisés avides de « buzz » au point de faire grand cas des beaux parleurs et de méjuger ceux qui, par honte ou sentiment de culpabilité, préfèrent se taire. Une œuvre habile pour ouvrir le débat. Ce qui n’est pas une moindre qualité !
Un silence, sortie le 10 janvier 2024 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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