[critique] Miséricorde : Un conte noir, tragique et lumineux
Fable morale ou amorale, film noir rural, récit mystique, Miséricorde synthétise une grande part des motifs et obsessions du réalisateur Alain Guiraudie.
Un jeune boulanger revient dans le village de son enfance pour les funérailles de celui qui lui a tout appris. Logé chez Martine, la veuve du défunt, il décide de rester quelque temps… Suscitant malgré lui l’incompréhension, la colère ou le désir des uns et des autres, le jeune homme se retrouve bientôt pris au piège…
Le cinéma d’Alain Guiraudie ne ressemble à aucun autre. Ses films se passent souvent dans le sud de la France. Ses personnages sont de condition modeste : des ouvriers, des paysans, des gendarmes… Petites gens, petites vies, petites histoires. Sauf que non. Guiraudie a ce talent inouï de capter l’immensité au sein du plus quotidien, du plus trivial. Dans une usine désaffectée, dans un lieu de drague paumé ou sur un causse pelé, le metteur en scène attrape comme personne le vertige d’exister. Dans ses films, chaque personnage recèle une complexité, une ombre, un mystère. Rien ni personne n’est simple, résumable, étiquetable. Dans les moindres gestes, les échanges les plus banals, Guiraudie parvient à faire jaillir la beauté, la violence, la noblesse…
Fable morale ou amorale, film noir rural, récit mystique, Miséricorde synthétise une grande part des motifs et obsessions du réalisateur. L’arrivée de ce jeune homme dans le village, tel un élément chimique déclenchant un précipité, produit une sorte de réaction en chaîne autour de lui. La haine, la tendresse, le meurtre, le pardon, le sacrifice ; tout est là, tout vibre, et on est pris dans cette histoire comme dans une tragédie grecque.
Sur la piste du désir
Cinéaste et écrivain (Miséricorde s’inspire d’ailleurs d’une partie d’un de ses romans), Guiraudie n’a de cesse de revenir à son grand sujet : le désir. Car c’est bien cela le nerf de la guerre, ce qui pousse à aimer ou à détruire, ce qui nous lie et ce qui nous fait souffrir. Comme dans L'Inconnu du lac ou Rester vertical, deux de ses meilleurs films, il poursuit avec malice et gravité la circulation du désir entre les êtres, ce qu’il provoque, ce qu’il révèle. Dans Miséricorde, il prend une forme des plus inattendues, faisant basculer le long-métrage du côté de Bernanos. Un Bernanos queer, bien sûr, car chez Guiraudie ne compte que la pulsion, la vitalité, l’élan, et peu importe vers qui ou quoi. Avec ce nouveau film d’une beauté insigne et non dénué de drôlerie, le réalisateur creuse un peu plus le sillon humaniste, tendre et pirate qui est le sien depuis toujours, et qui demeure sans pareil.
Miséricorde, sortie le 16 octobre 2024 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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