[critique] La Séparation : Alain Françon quintessencie Claude Simon

© Jean Louis Fernandez

Chef-d'œuvre aux Bouffes Parisiens ! Alain Françon met en scène l’unique pièce de théâtre de Claude Simon avec des comédiens remarquables, parmi lesquels Catherine Hiegel, magistrale.

En 1985, le prix Nobel couronna Claude Simon « qui, dans ses romans, combine la créativité du poète et du peintre avec une conscience profonde du temps dans la représentation de la condition humaine ». Difficile de dire mieux, en quelques mots, du seul texte dramatique de cet auteur, aujourd’hui repris après sa création en 1963, où il subit l’étrillage critique qui le relégua dans l’oubli. Alain Françon, savant lecteur des œuvres et des âmes, est à la mise en scène : l’herméneute est à la hauteur de l’œuvre ; l’interprétation est évidente, d’autant qu’elle est servie par cinq acteurs éblouissants.

Enfer et enfermement

Une cloison sépare la scène en deux espaces de jeu : deux actes, deux couples, et quatre solitudes qui ne respirent encore que pour exhaler le désenchantement. À jardin, Louise (Léa Drucker) s’apprête à quitter Georges (Pierre-François Garel) ; à cour, Sabine (Catherine Hiegel) n’en finit pas de régler le passif avec Pierre (Alain Libolt). La mère et le fils, logorrhéiques et obsessionnels, noient leurs conjoints et leur peine dans le flot de l’invective et de la plainte. Léa Drucker et Alain Libolt sont également extraordinaires en victimes de cette folie verbale, participant à cette joute entre dits et non-dits par un jeu infiniment subtil. Ils sont intensément présents, intensément poignants.

Superbe Catherine Hiegel

Pendant que pourrissent les fruits du jardin et qu’agonise la tante Marie, dont Catherine Ferran, en Parque bossue, surveille les derniers instants, Georges, puis Sabine, ruminent et ressassent, prisonniers du ressentiment et de l’éternel retour de traumatismes grimés en reproches. L’effet est saisissant, quasi hypnotique, aux limites du supportable : rares sont les comédiens qui parviennent à provoquer ainsi l’angoisse, l’effroi et le rire, la terreur et la pitié. Catherine Hiegel, entre tous, est absolument géniale. La comédienne, au sommet de son art, est sidérante et prodigieuse. Ce spectacle éblouissant, extraordinaire leçon de théâtre, est à ne surtout pas rater !

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