[critique] The Things You Kill : Je est un autre

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Revenant aujourd’hui avec ce nouveau film inclassable et redoutablement efficace, nul doute que Alireza Khatami sera enfin considéré à sa juste mesure ; celle d’un grand cinéaste.

Apparu tel un météore en 2017 avec Les Versets de l’oubli, un premier film sidérant de beauté et d’intelligence, passé totalement inaperçu du grand public, Alireza Khatami cosigna (avec Ali Asgari) en 2023 l’excellent Chroniques de Téhéran, qui eut plus de succès. Revenant aujourd’hui avec ce nouveau film inclassable et redoutablement efficace, nul doute que Khatami sera enfin considéré à sa juste mesure ; celle d’un grand cinéaste.

Après des études aux USA, Ali, jeune professeur de littérature, revient s’installer en Turquie avec sa femme Hazar. Il retrouve sa mère, malade et handicapée, et son père, un tyran domestique aussi brutal que borné. Une nuit, le téléphone sonne : sa mère est morte. Selon le père, elle serait tombée. Dans la tête d’Ali s’installe le doute, puis la suspicion, puis la rage. La rencontre avec un homme venu de nulle part, qu’il engage comme jardinier, va le précipiter dans une tempête psychique aux conséquences inconcevables.

Il est difficile de résumer ce film tant il est pavé de mystères. Débutant sous forme de chronique sociale, le long-métrage glisse insensiblement vers le fantastique, le bizarre, l’inouï. Si l’on pouvait ressentir les influences de Jorge Luis Borges et de Kafka dans ses deux précédents films, ici, c'est à David Lynch que l’on pense. Avec des moyens de mise en scène différents, il parvient à provoquer un sentiment de trouble, de fascination inquiète que l’on peut rapprocher de l’univers inquiétant d’un film tel que Lost Highway (1997), un des chefs-d’œuvre du maître américain.

Un étrange voyage aux confins d’un esprit tourmenté

Comme toujours chez Khatami, la photographie est aussi raffinée que signifiante. Travaillant cette fois avec le chef opérateur grec Bartosz Swiniarski (Apples de Christos Nikou, 2022), le metteur en scène joue des jaunes fanés et des ocres du désert ainsi que d’un rouge menaçant qui sourd peu à peu, comme exsudé par la psyché même du personnage principal. Les interprètes, tous remarquables de justesse et de sobriété, donnent chair et crédibilité à ce récit pourtant franchement déroutant.

Le réel a beau glisser vers on ne sait où, on est happé, interloqué, captivé par ce film aux allures de fable énigmatique gorgées de signes et de symboles. Chacun, à coup sûr, trouvera de quoi méditer dans cette œuvre perturbante creusant la question de l’héritage de la violence, de ce qui nous habite et que l’on hait, et de ce qu’on fait de tout cela.

The Things You Kill de Alireza Khatami, sortie le 23 juillet 2025 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France

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