Asteroid City [critique] : la petite fabrique de l'émotion
Porté par un casting prestigieux, Wes Anderson fait muter son cinéma vers des structures narratives de plus en plus élaborées, mais qui ne font jamais écran au surgissement de l'émotion.
Avec ses premiers films, Wes Anderson s'était attaché à tracer les contours d'un univers auquel on fut parfois tenté de le réduire. Des récits familiaux généreux, excédant les liens du sang, et naviguant entre mélancolie et humour pince-sans-rire... Une mise en scène témoignant d'un art éprouvé de la vignette et d'un goût certain pour la symétrie... Avec ses films suivants, il s'était semble-t-il efforcé d'éprouver les limites de ce système. Toujours plus foisonnantes, les œuvres d'Anderson montraient un cinéaste en pleine possession de ses moyens, au risque de la surchauffe et de l'auto-parodie. Jusqu'au sommet The Grand Budapest Hotel, méditation sur les pouvoirs de la littérature et le basculement de l'Europe dans la Seconde Guerre mondiale...
Structures complexes, émotions limpides
Voilà que, depuis The French Dispatch, son précédent film, il semble s'attacher à mettre à nu, et pourquoi pas déconstruire, les rouages de son cinéma. Une famille endeuillée, un congrès de scientifiques amateurs, une rencontre du troisième type... traversent ainsi, dans une poignée de décors, un récit gigogne d'une inventivité de chaque instant. Une architecture complexe, où règnent les mises en abyme (car tout nous est raconté depuis la scène et les coulisses d'un théâtre) et les récits enchâssés les uns dans les autres. Porté une fois encore par un casting pléthorique (qui peut se targuer de réunir à l'écran Tom Hanks, Scarlett Johansson, Tilda Swinton, Bryan Cranston, Steve Carell... et, pour de simples apparitions, Margot Robbie et Jeff Goldblum ?), Asteroid City confirme le brio d'un cinéaste qu'il serait pourtant regrettable de réduire à un concepteur de maisons de poupées et de labyrinthes narratifs.
Car c'est bien vers l'émotion que tend ce Rubik's Cube savant. L'émerveillement produit par une vision, qui réunit une communauté disparate dans une épiphanie nocturne ; l'enfouissement d'une urne funéraire ; la rencontre entre un père veuf et une actrice malheureuse... en sont quelques-uns des points d'orgue. Dans l'intervalle que travaille le film (on pense, pour la première fois avec une telle évidence, au cinéma d'Alain Resnais) entre la scène et la vie, l'artificialité des procédés et la vérité des sentiments, l'auteur réinvente ici son cinéma.
Asteroid City, sortie le 21 juin 2023 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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