[critique] Pauvres créatures : Yórgos Lánthimos réinterprète le mythe du monstre de Frankenstein
Avec cette fable émancipatrice et irrévérencieuse, Yórgos Lánthimos revisite la figure du monstre et signe, indubitablement, son film le plus humain.
Créature candide au corps de femme, Bella « grandit » dans la maison-laboratoire de son créateur. Jusqu'au jour où elle fuit pour découvrir le monde... Avec cette fable émancipatrice et irrévérencieuse, Yórgos Lánthimos revisite la figure du monstre et signe, indubitablement, son film le plus humain.
Depuis Canine (2009), Yórgos Lánthimos n'a cessé de questionner la monstruosité et l'anomalie. D'abord celles de ses personnages, puis celles du monde dans lequel ces derniers évoluent. Parfois littérales, d'autres fois plus insidieuses, ces figures n'ont cessé de nourrir une filmographie polarisante, dont la noirceur frise la complaisance. À première vue, Pauvres Créatures semble perpétuer cette quête de radicalité. Sur la forme, la mise en scène est virtuose ; l'esthétique emprunte aussi bien au film baroque qu'au drame victorien, avec un soupçon de steampunk. Pour ce qui est du récit, le film est une relecture plus ou moins explicite de Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Ici, le monstre n'est pas un géant de huit pieds, mais un bébé dans le corps d'une femme adulte : Bella Baxter (Emma Stone, formidable). Enfermée et étudiée par son créateur, le Dr Godwin Baxter (Willem Dafoe), elle va susciter la curiosité, puis la convoitise des hommes qu'elle croise. Voici les cruelles prémisses de son éducation...
Une créature féministe et contemporaine
Aussi violent et cynique qu'il soit, le parcours de Bella ne fait pas d'elle une victime pour autant. Au contraire. Alors qu'elle s'enfuit avec un amant concupiscent (Mark Ruffalo, parfait), l'enfant-femme va découvrir les merveilles et les horreurs du « vrai » monde. De Londres jusqu'à Alexandrie, en passant par Lisbonne, elle se laisse porter par une féroce envie d'apprendre et de découvrir. Et c'est là, la clé de son émancipation : contrairement aux hommes suffisants qui cherchent à la contrôler, elle va grandir sur les plans intellectuel, émotionnel et spirituel. Elle va même troquer son « Dieu » (Godwin) pour d'autres pygmalions : des femmes indépendantes, libres et engagées politiquement. Cette prise de pouvoir va alors détraquer le désir et le regard masculins. Un mouvement de bascule s'opère : non sans humour, le récit féministe laisse entrer une lumière jusqu'ici absente chez Lánthimos. Moins désespérée qu'un Lobster et moins nihiliste qu'une Mise à mort du cerf sacré, cette nouvelle œuvre marque ainsi un tournant pour le cinéaste, plus attaché à célébrer l'âme humaine qu'à la désagréger.
Pauvres créatures, sortie le 17 janvier 2024 : toutes les séances à Paris et en Île-de-France
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